Alexithymie — quand les émotions sont là, mais les mots manquent
L'alexithymie décrit la difficulté à identifier, nommer et décrire ses propres émotions. Elle toucherait environ 50% des personnes autistes et 20-40% des adultes TDAH, contre 5% de la population générale. Pas un trait de caractère : un phénomène documenté, lié à l'interoception.
De quoi on parle
Alexithymie vient du grec : a- (sans) + lexis (mot) + thymos (émotion) — “sans mot pour l’émotion”. Le terme a été proposé par le psychiatre Peter Sifneos en 1972.
Cliniquement, l’alexithymie décrit une difficulté à :
- Identifier ce qu’on ressent dans son corps (“là, je ressens quelque chose — mais quoi ?”).
- Nommer / décrire cette émotion avec des mots (joie, colère, tristesse, angoisse).
- Distinguer les sensations physiques des émotions (serrement de poitrine = peur ? fatigue ? faim ?).
Elle se mesure principalement par la TAS-20 (Toronto Alexithymia Scale) [4] , qui évalue trois dimensions :
- DIF : Difficulty Identifying Feelings (difficulté à identifier les émotions)
- DDF : Difficulty Describing Feelings (difficulté à décrire les émotions)
- EOT : Externally-Oriented Thinking (pensée orientée vers l’extérieur, peu introspective)
Un score TAS-20 ≥ 61 indique une alexithymie cliniquement significative.
Je sais qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je le sens dans mon corps. Mais quand on me demande ce que je ressens, je n’ai pas les mots. C’est comme si quelqu’un me parlait une langue que je ne comprends pas — sauf que c’est moi qui essaie de parler.
Alexithymie n’est pas insensibilité
Confusion très fréquente : “alexithymie” ne veut pas dire “ne ressent rien”. Les personnes alexithymiques :
- Ressentent les émotions (parfois très fortement).
- Ont souvent une activation physiologique intense (cœur, sueur, tension, nausée).
- Perçoivent mal l’étiquette cognitive qui permettrait de traduire ce ressenti en mot utilisable.
C’est une difficulté d’accès conscient, pas une absence d’émotion [7] [1] .
Les chiffres
En population générale
Environ 5 à 10% selon les études et les seuils [1] .
Chez les personnes autistes
- Revue systématique Kinnaird 2019 [1] sur 15 études : 49,93% des personnes autistes vs 4,89% des contrôles — effet massif (d = 1,51).
- Cohortes cliniques spécialisées : jusqu’à 66% [3] (patient·es suivi·es pour troubles psychiatriques, biais de sélection).
- Toutes les sous-dimensions sont affectées : DIF (d = 1,28), DDF (d = 1,29), EOT (d = 0,50) [1] .
Chez les adultes TDAH
- Edel 2010 [2] sur 73 adultes TDAH allemands : 22% avec TAS-20 ≥ 61. Score moyen 50,94 — proche du seuil.
- Les dimensions DIF et DDF sont particulièrement élevées.
- Corrélation forte avec l’anxiété sociale et la dysrégulation émotionnelle [2] .
Chez les personnes AuDHD
La littérature peer-reviewée spécifique à l’AuDHD est encore très lacunaire. L’hypothèse clinique — non encore testée dans une étude à grande échelle — est que l’AuDHD combine les facteurs de risque des deux profils, plaçant potentiellement une majorité de personnes AuDHD en alexithymie cliniquement significative.
Pourquoi c’est si fréquent en autisme : l’hypothèse interoceptive
L’interoception désigne la perception consciente des signaux internes du corps (faim, soif, rythme cardiaque, tension, envie d’uriner, température).
Les travaux récents [7] [6] suggèrent que :
- Les personnes autistes et alexithymiques présentent des différences d’interoception : perception moins précise ou plus “bruitée” des signaux corporels.
- Or, les émotions sont avant tout des états corporels que le cerveau interprète.
- Si le signal corporel est flou, l’étiquetage émotionnel l’est aussi.
Une étude 2025 [6] va plus loin et suggère un lien génétique partiel entre autisme, sensibilité sensorielle et alexithymie — les trois pourraient partager un mécanisme biologique commun.
Ce que l’alexithymie fait au quotidien
Les implications documentées [3] [2] :
- Santé mentale : forte association avec dépression, anxiété, troubles du comportement alimentaire, somatisations.
- Relations : difficulté à exprimer ses besoins émotionnels, à rassurer, à se réconcilier. Conflit interprété à tort comme indifférence.
- Thérapie : la psychothérapie classique “verbalise tes émotions” peut être un mur. Les approches corporelles, artistiques, ou TCC structurées fonctionnent mieux.
- Sensorialité : forte corrélation (r=0,51 dans Josyfon 2023 [3] ) entre DIF et hypersensibilité sensorielle.
- Meltdowns / shutdowns : ne pas savoir qu’on “accumule” jusqu’au débordement explique des crises “sorties de nulle part”.
Impact sur la régulation émotionnelle
Pour réguler une émotion, il faut d’abord la reconnaître. L’alexithymie court-circuite ce premier pas — d’où son lien mécanique avec la dysrégulation émotionnelle. On ne régule pas ce qu’on ne peut pas nommer.
Ce qui peut aider
Approches corporelles
- Interoception work : exercices de perception du rythme cardiaque, respiration consciente, body scan. Peut améliorer la perception émotionnelle indirectement.
- Somatic Experiencing, hatha yoga doux, qi gong : reconnecter les sensations corporelles et leur signification.
- Tracking physiologique (cardiofréquence, tension musculaire) : parfois plus fiable que l’introspection pour détecter un état émotionnel.
Approches cognitives
- Roue des émotions (Plutchik, Geneva) : outil visuel pour distinguer nuances. Particulièrement utile au début.
- Journal émotionnel structuré : “à tel moment, j’ai senti X dans mon corps → hypothèse : Y”. Construire un vocabulaire personnel.
- Nommage différé : pas besoin de nommer en direct. Reprendre à froid, 24h plus tard, peut permettre l’identification.
Approches thérapeutiques adaptées
- TCC adaptée alexithymie : commence par identifier les signaux corporels avant l’étiquetage cognitif [3] .
- Art-thérapie / musicothérapie : canal non-verbal souvent plus accessible.
- DBT : les modules “tolérance à la détresse” et “efficacité interpersonnelle” contournent le besoin de nommer précisément.
Ce qui n’aide pas (et blesse)
- Exiger “dis-moi ce que tu ressens” à chaud.
- Interpréter le silence comme indifférence ou refus.
- Thérapie psychodynamique intensivement verbale en première intention.
Ce qui est solide, émergent, débattu
Solide :
- L’alexithymie est surreprésentée en autisme (~50%) et TDAH adulte (~22-40%) [1] [2] .
- La TAS-20 est un outil validé, utilisé dans des centaines d’études [4] .
- Lien fort avec dépression, anxiété, hypersensibilité sensorielle [3] .
Émergent :
- L’hypothèse interoceptive comme mécanisme sous-jacent [7] [6] .
- L’idée que beaucoup de “l’autisme émotionnel” relève en fait d’alexithymie co-occurrente (alexithymia hypothesis) [1] .
- Bases génétiques communes autisme/sensorialité/alexithymie [6] .
- Prévalence et impact clinique chez l’AuDHD spécifiquement.
Débattu :
- La TAS-20 est-elle totalement valide en population autiste ? Certains items sont ambigus, des adaptations (TAS-20 révisée) sont proposées [5] .
- L’alexithymie est-elle un trait stable ou un état modulable par interventions ?
- La frontière exacte avec les suites d’adversités précoces (traumas relationnels) — chevauchements fréquents.
À retenir
- L’alexithymie, c’est ressentir sans pouvoir nommer. Pas “ne pas ressentir”.
- Environ 50% des personnes autistes et 22-40% des adultes TDAH en ont une forme cliniquement significative.
- Elle est probablement liée à l’interoception — la perception des signaux internes du corps.
- Elle complique régulation émotionnelle, thérapie verbale, et relations proches.
- Elle s’aborde mieux par des approches corporelles et des outils structurés (roue des émotions, journal) que par “dis-moi ce que tu ressens”.
- Elle est un facteur de vulnérabilité pour anxiété, dépression, somatisations, meltdowns/shutdowns.
Pour aller plus loin
Sources citées
Chaque source est classée par niveau de preuve. Clique pour lire l'original.
- [1]Clinique2019Investigating alexithymia in autism: A systematic review and meta-analysis — Kinnaird E, Stewart C, Tchanturia K
Revue systématique 15 études. Prévalence alexithymie en autisme ~50% vs ~5% contrôles.
↑ retour au texte - [2]Clinique2010Alexithymia, emotion processing and social anxiety in adults with ADHD — Edel MA, Rudel A, Hubert C, Scheele D, Brüne M, Juckel G, Assion HJ
Étude princeps sur alexithymie dans le TDAH adulte. 22% des TDAH avec TAS-20 ≥ 61.
↑ retour au texte - [3]Clinique2023Alexithymia in Adult Autism Clinic Service-Users: Relationships with Sensory Processing Differences and Mental Health — Josyfon E, Spain D, Blackmore C, Murphy D, Oakley B
66% de la cohorte clinique autisme adulte. Lien alexithymie-sensorialité-anxiété/dépression.
↑ retour au texte - [4]Clinique1994The twenty-item Toronto Alexithymia Scale: Item selection and cross-validation — Bagby RM, Parker JDA, Taylor GJ
Outil de référence pour mesurer l'alexithymie (TAS-20).
↑ retour au texte - [5]Clinique2021Improving the measurement of alexithymia in autistic adults: a psychometric investigation of the 20-item Toronto Alexithymia Scale — Williams ZJ, Gotham KO
Validation psychométrique TAS-20 en population autiste adulte.
↑ retour au texte - [6]Clinique2025Alexithymia may explain the genetic relationship between autism and sensory sensitivity — Taylor MJ, et al.
Lien génétique alexithymie - sensorialité - autisme.
↑ retour au texte - [7]Clinique2018Alexithymia and Autism Spectrum Disorder: A Complex Relationship — Poquérusse J, Pastore L, Dellantonio S, Esposito G↑ retour au texte